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Les 7 piliers de la Modernité

Etat, Banque, Bourse, Université, Syndicats patronaux et ouvriers, Presse.

La Modernité naquit à la Renaissance, comme émergence d'une Féodalité exsangue, épuisée par la grande Peste et par les Croisades. Les surplus agricoles offerts par la révolution agraire du 12ème siècle, furent un tremplin idéal pour l'émergence d'une nouvelle élite économique : la Bourgeoisie marchande des villes qui supplanta la Noblesse guerrière des campagnes.

De tout cela émergèrent sept institutions qui, aujourd'hui encore, gouvernent la réalité sociétale qui est la nôtre … mais plus pour très longtemps.

Ces sept piliers de la Modernité sont l'Etat, la Banque, la Bourse, l'Université, le Syndicat patronal, le Syndicat ouvrier et la Presse.

 

L'Etat.

Jusqu'à la Renaissance, la Royauté était investie d'un pouvoir militaire - celui de mobiliser les troupes et les deniers des vassaux face à une agression extérieure - et d'un pouvoir symbolique - incarner la "justice" dans le réseau des liens de vassalité et de suzeraineté au sein duquel il fallait trancher les différends. Le pouvoir politique et économique réel était, lui, entre les mains de la Noblesse guerrière, souverainement maître de la destinée de ses fiefs.

Trois phénomènes vont concourir à l'établissement de l'Etat central : l'affaiblissement de la Noblesse, éreintée par les Croisades, l'ambition des lignées royales et le besoin bourgeois de monnaies fiables et convertibles. L'Etat central se fonde peu à peu. Les rois de la Renaissance y ont veillé : François Ier, Henri VIII, Charles-Quint, entre autres. Cet Etat - et ses droits régaliens dont celui de battre monnaie - sera royal et autocratique durant trois siècles et deviendra républicain et démocratique ensuite.

L'établissement de l'Etat central fait basculé la structure des nations qui passe, ainsi, d'un réseau de communautés locales à une société artificiellement monolithique et hiérarchique. Qu'il soit autoritaire ou libéral, démocratique ou dictatorial, l'Etat a vocation totalitaire puisqu'il vise à réglementer sinon régenter toutes les facettes de la vie des hommes déguisés en citoyens pour les besoins de la cause. Jean-Jacques Rousseau a légitimé cette escroquerie en inventant un faux : le contrat social qui n'a jamais été lu, ni signé, par personne.

 

La Banque.

Les Lombards répondent au besoins des marchands qui réclament, à grands cris, un système permettant de fiabiliser et de sécuriser les transactions et les circulations d'argent. Ce sera la Banque - de la banca, cette banquette installée dans la salle d'attente de l'officine. Originellement, les fonctions bancaires étaient deux. D'une part, le jeu des dépôts et des crédits, rémunéré par les différences de taux d'intérêt. D'autre part, la sécurisation des transferts d'argent d'une succursale à l'autre (ce qui permit aux marchands de circuler de ville en ville, avec moins de craintes).

Mais bien vite, la cupidité des banquiers les incita à sortir des maigres profits des dépôts et prêts et la tentation de spéculer s'empara d'eux. Discrètement, pendant longtemps, puisque les jeux d'argent était condamnés par la toute-puissante religion chrétienne. Mais, au 19ème siècle, stimulée par l'essor de la révolution industrielle et désinhibée par le recul de la foi (et de la peur du péché et de la damnation éternelle, surtout), la Banque devint, progressivement, un casino.

 

La Bourse.

La première Bourse d'échange s'inventa à Bruges, dans l'actuelle Belgique. Très vite suivie par une Bourse à Anvers (toujours en Belgique) et à Amsterdam (au Pays-Bas). La première Bourse française naquit à Lyon en 1540. La première énorme bulle financière explosa à Amsterdam en 1637 du fait d'une spéculation folle sur les bulbes de tulipes, qui ruina des milliers de fortunes bourgeoises et nobiliaires.

La Bourse se développa avec les grandes navigations et l'afflux de denrées et matières précieuses venues de "l'autre côté du monde" peu à peu colonisé. La Bourse permettait de passer des transactions commerciales bilatérales négociées entre un vendeur et un acheteur, à des transactions commerciales multilatérales et aux enchères entre tous les vendeurs potentiels et tous les acheteurs potentiels (ce qui impliquent, nécessairement, l'intervention de cohortes d'intermédiaires aussi filous que voraces).

Bourses des matières (les marchés de réalités) ou bourses des valeurs (les marchés des titres financiers), même combat : l'imagination sans fin des aigrefins n'eut pas de limites. Aux transactions réellement commerciales où un bien réel d'aujourd'hui est échangé aujourd'hui contre une somme réelle d'aujourd'hui, pourquoi ne pas faire varier tout cela et remplacer "aujourd'hui" par "demain", ce qui permet de multiplier, d'un coup, par huit les possibilités de transactions ? Puis, pourquoi ne pas échanger des sommes d'aujourd'hui contre des sommes de demain ? Pourquoi ne pas remplacer les biens réels par des titres qui les symbolisent et qui sont plus légers et plus maniables (les grandes places boursières ont toujours été aussi de grandes lieux d'imprimerie) ? Puis, pourquoi ne pas rassembler un ensemble de titres de propriété (sur des biens, des entreprises, des risques, des dettes, … sur tout ce que l'on voudra) en des fonds de valeurs que l'on pourra, ensuite, transformer en titres à son tour (c'est la fameuse titrisation où l'on achète des parts de propriété d'un fonds constitué d'autres titres dont on ne connaît que peu et mal le contenu réel) ? Et si l'on combine toutes ces possibilités, on comprend cite que le jeu tend vers l'infini. Ceci explique pourquoi, aujourd'hui, les transactions commerciales réelles ne représentent qu'un quarantième (2.5%) du volume total des transactions financières mondiales.

 

L'Université.

L'Université européenne naît au Moyen-âge, au 13ème siècle, mais ne se développe réellement qu'avec la Renaissance qui ouvre ses portes aux laïcs. La fonction première de l'Université est de former les élites intellectuelles de demain. Celle de l'Eglise, d'abord, celle des Etats, ensuite. Il s'agit, là, d'étudier les matières indispensables pour remplir les tâches de prélat et de théologien, de juge et d'avocat, de médecin et d'apothicaire. Théologie, droit et médecine furent les trois piliers de l'institution universitaire. Dieu, la Loi, la Santé. Et l'on comprend vite, par le poids énorme des juristes dans la machinerie politique, combien l'Université et l'Etat sont, depuis toujours, intimement intriqués l'un à l'autre. Aujourd'hui, outre les juristes, ce sont les économistes et les "experts" scientifiques issus de l'Université qui sont sommés d'être, avec les énarques ou équivalents, les servants de l'Etat.

Les Universités ont toujours été pauvres et cette pauvreté explique leur sempiternelle dépendance soumise aux deniers de l'Etat, surtout dans les pays latins (l'argent, en catholicité, étant un instrument du Diable, ne pouvait polluer l'esprit pur de la science pure).

L'Université a deux missions essentielles : former, en toute indépendance et liberté, les élites de demain par un enseignement de haut niveau et de haute qualité ; accueillir les chercheurs des connaissances de demain dans un climat de tranquillité et de sérénité propice au travail intellectuel. Il y a bien loin de ces deux coupes aux lèvres.

 

Le Syndicat patronal et le Syndicat ouvrier.

Dès la fin du Moyen-âge, les acteurs économiques des villes s'organisent. Il y a les marchands qui vendent. Il y a les artisans qui fabriquent. Ils  se regroupaient, selon leurs communautés d'intérêts ou de métiers, en Guildes ou Corporations dont les administrateurs jurés formaient la Jurande, souvent héréditaire. Ce caractère héréditaire fortement voulu par les bourgeois marchand (maître de la relation commerciale avec les commanditaires, donc avec l'argent) a suscité l'ire des détenteurs des savoir-faire : les Compagnons, qui refusèrent la transmission héréditaire des pouvoir et créèrent, de leur côté, des corporations destinées à la transmission professionnelle des tours de main et des connaissances pratiques. En gros, s'opère là le divorce entre le pouvoir du commerce et le pouvoir de la technique. Cette scission est à l'origine de la différenciation des syndicats patronaux qui représentent aujourd'hui les intérêts du capital (et non plus du commerce et de la qualité des métiers) et des syndicats ouvriers qui représentent (en théorie) les intérêts du travail (et non plus de la technique et de la qualité des savoir-faire).

Pourtant, le processus socioéconomique repose sur trois moteurs : le Capital du propriétaire (dont le parangon est le rentier), le Travail du prolétaire (dont le parangon est l'esclave) et la Connaissance de l'expert (dont le parangon est l'artisan).

Marx n'en avait vu que les deux premiers (la grande structure syndicale actuelle découle de cette binarité erronée) et en avait conçu un système forcément faux, instable et déséquilibré, donc irréalisable. Marx s'était d'ailleurs violemment opposé à Proudhon qui, lui, avait bien vu la force de l'artisan (l'homme de l'art) face au rentier (l'homme de la propriété).

Aujourd'hui, le Travail prolétaire se périphérise et le Capital propriétaire s'épuise : c'est la Connaissance qui prend les rênes. Il est temps de relire Proudhon !

 

La Presse.

Last but not least : la Presse, le champ médiatique, la grande prostituée, elle qui s'autoproclame contre-pouvoir mais qui ne survit que par ce pouvoir qu'elle chatouille. C'était, d'antan, le rôle du bouffon, du nain du roi. C'est le sien à présent.

La Presse naît avec l'imprimerie, enfant de la Renaissance, elle aussi, sous les formes du placard, de l'almanach ou des libelles. Le premier périodique imprimé au monde, un hebdomadaire de quatre pages, titré Relation (en alsacien : Relation aller Fürnemmen und gedenckwürdigen Historien), fut lancé à Strasbourg en décembre 1605 par Jean Carolus. Elle vivota jusque vers 1850 où commença son âge d'or.

La presse, par essence, ne peut vivre qu'en étant "de masse" donc démagogique. C'est la pente fatale de tous les médias qui, pour s'offrir au meilleur marché, doivent draguer large et satisfaire les caprices et médiocrités de l'audience. En démocratie, les médias de masse doivent nécessairement épouser le profil de la majorité, donc du pouvoir en place. Il y a consanguinité entre eux, donc collusion permanente.

 

Ces sept piliers s'effondrent sous nos yeux. Ils seront remplacés par d'autres institutions encore largement à inventer, qui seront le socle de l'ère noétique qui s'ouvre.


Marc Halévy, 28 Avril 2013.